« 23 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 265-266], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12643, page consultée le 09 mai 2026.
23 septembre [1850], lundi après-midi, 3 h.
Savez-vous, mon petit homme, que vous me laissez diantrement la bride sur le cou ? Est-ce que vous n’avez pas peur que je prenne le mors aux dents ou qu’on me mette en fourrière comme une pauvre Juju sans frein et sans maître ? Savez-vous que tant de confiance m’humilie et que j’ai envie de vous montrer que je ne suis pas tellement déferrée que je ne puisse pas trouver sur le turf1 de la galanterie quelque Jockey-Clubs disposé à mettre son cœur et son picotin2 aux pieds de mes sabots. Si vous en doutez, c’est que vous n’avez pas la moindre connaissance des goûts et des mœurs de tous ces maquignons de rosses et de bonnes fortunes ou que vous êtes un faquin bien sûr de votre supériorité hippique pour croire que je ne donnerai jamais la préférence à un autre cavalier que vous. Cependant ne vous y fiez pas, on a vu des rois épouser des bergères, des présidents de la République ne rien épouser du tout3, on pourra voir une Juju donner la préférence au premier âne venu uniquement pour constater la ressemblance qu’il y a entre cette race têtue et quelque peu rouge et les académiciens représentants et républicains.
Juliette
1 Lieu où se font les courses de chevaux. (Littré)
2 Mesure utilisée pour donner de l’avoine aux chevaux. (Littré)
3 Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, est encore célibataire. Il épousera Eugénie de Montijo en 1853.
« 23 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8448 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12643, page consultée le 09 mai 2026.
23 septembre [1850], lundi après-midi, 3 h. ½
Il me semble que vous tardez bien à venir, mon Toto bien-aimé. Cependant, vous avez d’affreux gribouillis en train et une Juju qui vous attend. Vous ne vous méfiez pas assez des jours qui diminuent et pour peu que vous tardiez encore quelques instants, vous n’aurez pas le temps de faire votre horrible gâchis aujourd’hui. Ce que je vous en disa c’est dans votre intérêt car pour les tendresses que nous échangeons ensemble quand vous êtes auprès de moi, elles sont tellement problématiques qu’elles ne perdraient rien à être vues à distance, au contraire. Vous avez substitué peu à peu votre silence calculé aux épanchements spontanés, vos gribouillis aux caresses, le représentant artiste et podagre au poëte aimable et amoureux. Vous avez sans doute de bonnes raisons pour cela et il faut mon aveuglement pour ne pas les voir et mon entêtement breton pour résister à tous ces symptômes significatifs. Cependant, je vous avoue que je commence à croire à l’évidence et que je m’y résigne moins que jamais. C’est peu généreux de ma part, je le sais. Mais que voulez-vous, la Juju n’est pas généreuse, c’est là son moindre défaut et il pourra se faire quand la bise sera venue qu’elle vous fasse une petite sommation qui ne sera pas piquée des hannetons.
Juliette
a « dit ».
« 23 septembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/40], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12643, page consultée le 09 mai 2026.
23 septembre [1850], lundi après-midi, 4 h.
Vous n’avez pas oublié que je vous dois quatre POULETS. Si vous préférez les oies
je
vous en servirai sans augmentation de prix, mes moyens me le permettent. C’est ainsi
que je prétends vous faire ma basse-coura comme une simple dindonne que je suis. Avec tout cela vous
ne vous dépêchez pas de venir. Est-ce que vous donnez audiences aux Chaumontelles dramatiques et aux acrobates du carabinier de Charles ? Si cela est je comprends que
vous ne soyez pas pressé de revoir votre dernier margouillis et que vous ne vous
aperceviez pas que je vous ai à peine vu aujourd’hui. Je le comprends du reste mais
sans m’en réjouir beaucoup. J’aimerais mieux, si cela ne vous était pas impossible
et
désagréable, être auprès de vous à l’état de [Pollux ?] [Jolus ?] que loin de vous à l’état de jobarde. Si c’est un tort, je l’avoue
humblement, quitte à ne pas m’en corriger.
En attendant l’heure passe et vous ne
venez pas. Si vous croyez que j’en prends mon parti vous vous trompez tout à fait,
mon
petit Toto, car j’ai plus envie de pleurer que de rire et ma douleur de cœur et de
dos
profite de cela pour me faire encore plus souffrir.
Juliette
a « basse-court ».
« 23 septembre 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 267-268], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12643, page consultée le 09 mai 2026.
23 septembre [1850], lundi après-midi, 4 h. ½
Je ne veux pas te grogner, mon petit homme, oh ! non je ne le veux pas. Pourtant il m’est difficile de conserver l’air gai quand j’ai le cœur rempli d’impatience et de tristesse. Tous les efforts que je fais pour cela ne font que redoubler mon ennui et mon impatience. Cependant je sens bien que tu as mille affaires qui peuvent t’occuper et te retenir loin de moi et je sens encore combien il serait injuste de t’en faire un tort et un reproche. Aussi je ne veux pas que tu prennes le change sur mes doléances et que tu attribues à de la mauvaise humeur et à de l’exigence ce qui n’est que tendresse et amour. Je t’aime, mon Victor tout le secret de ma tristesse ou de ma joie, quand j’en ai, est dans ce mot-là : Je t’aime. J’ai trouvé Eugénie si calme et si bien tantôt que je ne me ferai aucun scrupule d’aller à l’Opéra ce soir puisque tu le permets1. Les Montferrier sont si bons et si affectueux pour moi qu’il m’est bien difficile de ne pas répondre à leur empressement en acceptant leurs invitations, surtout quand elles ne gênent en rien le bonheur que j’ai à être avec toi. Ce soir donc si rien de plus inquiétant et de plus triste ne me vient de chez Eugénie j’irai voir Charles VI2loge secondes n° 15. Tu devrais bien tâcher de venir m’y rejoindre et de me faire un bonheur sans distraction. En attendant je n’y compte pas mais je te baise et je t’adore.
Juliette
1 Eugénie, alors souffrante depuis le début du mois d’août, reçoit presque quotidiennement la visite de Juliette Drouet.
2 Opéra en cinq actes composé par Halévy, Casimir Delavigne et Germain Delavigne. Représenté pour la première fois au théâtre de l’Académie Royale de musique le 15 mars 1843, il est repris successivement en 1847, 1848 et 1850.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
